Interview exclusive de Joaquin Phoenix : véganisme, environnement & justice sociale

Le magazine américain VegNews a récemment publié une interview d’une star d’Hollywood, mais qui est aussi, et surtout, l’un des plus célèbres et influents vegans du monde : Joaquin Phoenix !

Dans cette interview, l’acteur oscarisé pour son rôle du Joker, nous explique comment conserver intact l’instinct de compassion des enfants.

Il nous parle également de son enfance, et de ce moment dans son éducation qui a changé sa relation aux animaux.

Comme un condensé de livre ou de documentaire, cette interview doit être lue par le plus grand nombre, tant elle a de chose à nous apprendre / rappeler. C’est pour cette raison que j’ai décidé de la traduire, afin que même les personnes préférant la langue de Molière puisse en profiter.

L’interview de Joaquin Phoenix

Nous avons été impressionnés par votre façon d’utiliser les réseaux et votre renommée pour défendre les animaux. Comment des personnes non célèbres peuvent-elles faire de même ?

Certainement dans la façon dont vous vivez votre vie.

Je pense que nous influençons nos familles et amis avec nos décisions. Le véganisme est un mode de vie, cela signifie ne pas utiliser d’animaux de quelque façon que ce soit.

Je pense qu’il est important d’en savoir plus sur nos chaussures, nos sacs à main et d’où nous obtenons le cuir, et de nous renseigner autant que possible.

Souvent, le simple fait de s’engager dans un mode de vie végétalien, d’en parler avec vos amis et sur les réseaux peut être assez profond.

C’est vraiment ce qu’était notre mouvement au début : des petits groupes de personnes qui s’influençaient les unes les autres. Il y avait ces petits documentaires underground que quelques milliers de personnes voyaient dans tout le pays et qui étaient partagés avec des amis — et je pense que c’est toujours très efficace.

Maintenant, les réseaux sociaux offrent aux gens une plate-forme où ils peuvent atteindre encore plus de personnes.

Après avoir été un militant passionné pendant si longtemps, avez-vous déjà eu le sentiment que les nouveaux vegans orientés vers l’alimentation doivent aller plus loin dans leur plaidoyer ?

J’ai toujours du mal avec ça : dire aux gens ce que je pense qu’ils devraient faire.

Chacun doit trouver sa voie.

Quand nous étions plus jeunes et que nous sommes devenus végétaliens, ce n’était pas vraiment pour la santé. On l’a fait à cause des ramifications mentales de notre compréhension de l’agriculture animale. C’était vraiment juste une question de compassion.

Des publicités Peta pour le véganisme dans la gare Saint-Lazare, à Paris

Mais maintenant, nous prenons conscience de l’impact de notre consommation sur la planète entière. Et donc ça ne semble plus être simplement un choix personnel.

Est-ce à cause de la vitesse à laquelle nous consommons des produits d’origine animale et qui a un effet réel et dévastateur sur la planète ?

une méga ferme de poulet montre des dizaines de milliers de poulets destinés à la consommation
Une mega-ferme en Grande-Bretagne, pouvant accueillir jusqu’à 125 000 poulets

Exact, et pas seulement sur les animaux, mais aussi sur les gens.

Le taux de production que nous utilisons dans l’agriculture animale est tellement élevé, tellement accéléré, qu’il a bien sûr un effet négatif sur les personnes qui travaillent dans l’industrie – principalement les travailleurs migrants. Ils n’ont pour ainsi dire aucun défenseur ni aucun soutien.

L’agriculture animale détruit les communautés qui sont construites autour des abattoirs.

Il ne s’agit donc pas seulement d’une question personnelle : « Oh, j’aime ce genre de nourriture », ou « Oh, je n’aime pas ce genre de nourriture », ou « Je crois en la compassion ».

Je pense qu’il y a une obligation à apprendre autant que possible à propos de notre impact. Nous sommes une communauté globale, et nos choix affectent les gens partout dans le monde. Il faut en tenir compte.

Avez-vous vu ces préoccupations environnementales et humanitaires pousser les gens à voir que l’agriculture animale est en grande partie responsable de la destruction de notre planète ?

Oui, je pense que les preuves sont devenues absolument accablantes, et il est difficile de les réfuter à ce stade.

Il y a un changement que je vois, mais il n’est pas aussi important que vous le souhaiteriez. Je parlais à ma sœur, Rain, qui a été végétalienne presque toute sa vie (depuis ses un an).

Ma sœur disait que lorsqu’elle a regardé Cowspiracy, cela a vraiment galvanisé son activisme.

Elle a réalisé que c’était plus que ses croyances personnelles, elle a compris que tout est lié.

Et plus nous examinons ces données et ces informations, plus je pense que les gens commenceront à faire ce lien et à changer les choses.

Enfant, à quoi ressemblait votre relation avec les animaux ?

Nous avions des chiens. J’ai toujours eu un lien avec eux, comme la plupart des gens.

Mais ce que nous avons vécu en tant qu’enfants… Lorsque nous avons vu des poissons être attrapés et remontés sur ce bateau, puis jetés contre le mur pour les assommer alors qu’ils se balançaient dans tous les sens… Nous n’avions jamais vu de poissons de cette manière auparavant, et nous n’avions aucun lien avec eux.

C’était des poissons, ce qui est la dernière chose, après les insectes, que les gens estiment.

Les gens commencent par les animaux domestiques, puis passent à des animaux sauvages comme les éléphants, puis aux vaches. Et les poissons sont toujours les derniers.

J’ai des amis qui disent : « Je suis végétarien, mais je mangerai peut-être du poisson parfois. » Le poisson est donc la chose la plus difficile à anthropomorphiser.

Est-ce que c’est au moment où vous et vos frères et sœurs regardiez ces poissons mourir, que tout a changé pour vous ?

Oui. Il était clair pour nous, dès notre plus jeune âge, que ce qui se passait était une injustice. C’était une exploitation, une violence. Une violence inutile. Et nous avons fait ce lien par nous-mêmes, sans l’incitation de nos parents.

Une anecdote qu’il racontait déjà en 2019, aux caméras de Brut.

En fait, nous les avons défiés, et nous étions très en colère parce que c’était quelque chose qu’on nous avait inculqué. Nous n’avions jamais fait le lien entre un poisson et un être vivant qui méritait et avait le droit d’être autonome.

Il y a souvent des histoires où l’on regarde une vache ou un chien dans les yeux, et où l’on a ce genre de révélation, où l’on se dit :

« Je n’ai pas le droit de prendre cette vie pour mes propres besoins ».

Il est rare d’avoir ce genre de moment avec un poisson, et c’était donc un moment profond pour nous tous. Et c’est là qu’a commencé notre véganisme.

Beaucoup d’enfants tiennent aux animaux, puis les normes sociétales interviennent, et notre instinct à les aider plutôt que les blesser s’étouffe. Comment les adultes peuvent encourager leur enfants à conserver leur instinct de protection des animaux ?

Nous aimons Le Monde de Nemo, Bambi, et tous les films de Disney. Nous aimons les animaux, nous aimons regarder les animaux, et pourtant il y a cette déconnexion entre ces animaux et ceux que nous consommons.

Et je ne suis pas sûr de savoir comment on fait ça.

J’ai des amis qui pensent qu’il faut faire très attention à ne pas exposer les enfants à la vérité sur ce qui arrive aux animaux… animaux que l’on utilise pour se nourrir. Et j’ai des amis qui disent, « Je ne veux pas endoctriner », et je leur réponds, « De quoi tu parles ? »

Chaque putain de carton de lait est un endoctrinement.

Quand vous voyez des « vaches heureuses » dans une ferme sur une brique de lait, vous envoyez un message clair que vous êtes cool avec ce qui se passe.

Mais ce n’est pas représentatif ou indicatif de ce que sont réellement leurs vies.

Source : Geo.fr

Donc je ne suis pas sûr du juste milieu.

Cette décision personnelle est entre un parent et son enfant, mais je pense que nous devons être honnêtes et combattre la désinformation qui existe sur un produit que nous utilisons pour l’alimentation et les boissons.

C’est vrai. Comme ces parents qui élèvent leurs enfants vegans, et que les autres disent qu’ils imposent leurs croyances à leurs enfants. Est-ce que la parentalité ne consiste-t-elle pas fondamentalement à imposer ses convictions aux enfants ?

Oui, absolument.

Et encore une fois, comme vous l’avez dit, les enfants y sont souvent déjà sensibles, et feraient probablement ce choix d’eux-mêmes s’ils n’étaient pas encouragés à faire autrement – s’ils étaient vraiment exposés à la vérité.

Vous n’avez pas besoin de leur laver le cerveau ou d’essayer de les convaincre de vos croyances.

Si vous leur montriez simplement la vérité, la plupart des enfants diraient : « Je ne veux pas faire partie de ça. »

Une campagne Peta organisée sur le champs de Mars, à Paris

Quel à été le processus de réflexion qui vous a mené à la sensibilisation aux droits des animaux, alors que vous saviez que le public était si attaché à vous lors de la cérémonie des Oscars 2020 ?

Tout d’abord, je tiens à dire qu’il n’y a rien que j’ai fait seul. J’ai bénéficié d’un grand soutien et nous avons été nombreux à contacter les cérémonies de remise de prix pour leur demander de modifier leurs menus.

Nous avons commencé par la presse étrangère d’Hollywood, qui s’est montrée très accueillante et compréhensive et qui souhaitait avoir un impact positif. Après que nous leur ayons envoyé la lettre et parlé de l’effet de l’agriculture animale et des industries de la viande et du lait sur le changement climatique, ils l’ont réalisé.

Nous avons donc contacté de nombreuses personnes et obtenu leur soutien. Et c’était vraiment bien, parce que je ne savais pas comment ça allait se passer, comment les gens allaient réagir.

Tout le monde a bien réagi, et cela a fait une énorme différence.

Ce n’était que le début. Votre discours aux Oscars sur les animaux – et toute votre série de discours pendant la saison des remises de prix touchant au racisme systémique, à la misogynie et à d’autres problèmes sociopolitiques – était monumentale.

Pour ceux qui veulent le voir ou le revoir : voici le fameux discours, traduit en français

Merci.

Je pense que je ne savais pas comment les gens allaient réagir. Je ne savais pas exactement ce que j’allais dire dans ces moments-là, mais c’était clairement quelque chose que je sentais que je devais faire.

Je veux dire, qu’est-ce que j’allais faire ?
Me lever et remercier mon agent pour ma carrière ?

Je pensais à tous ces problèmes auxquels nous sommes confrontés au quotidien, et je réfléchissais à ce qui devrait faire partie de notre réflexion – en particulier pour ceux qui ont de la compassion et qui recherchent la justice dans le monde.

J’ai commencé à voir ces similitudes et j’ai pensé : « Pourquoi ces mouvements sont-ils séparés en différentes sous-catégories alors qu’ils sont liés ? » Et je voulais simplement établir ce lien.

Pensez-vous que nous allons commencer à voir une représentation des questions relatives aux droits des animaux dans les films ?

Je ne sais pas. Enfin, je pense que oui, mais Hollywood se contente traditionnellement des choses qui sont sûres et connues du public.

Pour les films narratifs, je ne sais pas, mais pour le streaming, on constate que la quantité de documentaires sur les droits des animaux est putain d’incroyable. C’est fou la quantité de docus extraordinaires qu’il y a.

Joaquin Phoenix est le narrateur de ce documentaire culte à voir absolument : Earhtlings (Terriens). Ici, en version française.

Il semble donc y avoir une plateforme pour cela. J’essaie de vraiment m’engager là-dedans et je suis en train de travailler sur plusieurs films documentaires.

Nous vivons dans un climat politique très chargé en ce moment. Pourquoi devrions-nous donner la priorité aux droits des animaux ?

Les gens me disent : « Pourquoi les droits des animaux, alors que des gens meurent de faim ?« 
Et je réponds : « Eh bien, il y a un lien entre les deux. »

Quand on parle de maladies et de l’engorgement de notre système de santé, il y a un lien entre ça et notre consommation d’animaux.

J’ai l’impression que c’est à nous de montrer qu’il y a un lien entre toutes ces choses : quand on parle de justice alimentaire, quand on parle de déserts alimentaires et que les gens n’ont pas accès à de la nourriture saine. En fait, ils n’ont accès qu’aux aliments dont il est prouvé qu’ils donnent des maladies cardiaques et du diabète, donc je ne pense pas que ce soit une question distincte.

Je pense qu’une partie du problème est qu’elle est perçue comme une question distincte, alors qu’il existe un lien évident entre tous ces autres problèmes sociaux auxquels nous sommes confrontés avec les droits des animaux.

Avez-vous l’espoir que notre mépris des animaux puisse changer au cours de notre vie ?

Complètement.

Regardez : il y a eu une croissance exponentielle du véganisme ces dernières années. C’est hallucinant !

Je pense que nous devons toujours avoir cet optimisme et cette conviction que nous pouvons faire changer les choses.

Et les gens en parlent plus que jamais. Nous avons le soutien de la communauté et du corps médical, donc j’ai cet espoir. Je dois maintenir cet optimisme, sinon la destruction et le massacre deviennent si insupportables que je préférerai disparaître.

Je dois donc croire que nous pouvons changer les choses, et j’y crois.

Entièrement d’accord. L’espoir peut être utilisé comme stratégie. On ne se réveille pas toujours plein d’espoir, mais on peut choisir de l’être.

Exactement.

C’est vrai que c’est extrêmement difficile.

Je vais à la veillée des cochons de Los Angeles et je vois les camions arriver, les uns après les autres, et je suis rempli de tant de rage, de tristesse et de confusion qu’il est très facile de sombrer dans le désespoir.

Une veillée pour les cochons devant un abattoir de Medellin

Je dois juste me rappeler les grands progrès que nous avons fait en tant que communauté. Et je pense que ce qui me rend optimiste, c’est de voir les gens, les militants qui continuent à venir chaque jour, semaine après semaine, qui amènent familles et enfants et qui ont fait des changements énormes, drastiques et radicaux dans leur vie.

C’est ça qui me donne de l’espoir.

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Ancien adepte des apéros au saucisson, des planches de charcuterie et de fromage, je n'aurais jamais imaginé devenir vegan un jour ! C'est grâce à Marion et son inépuisable imagination ... Lire la biographie complète

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